Stéphanie Lemoine, journaliste prétentieuse

Chère Stéphanie,

Tu as récemment publié une réponse à un article de Christian Guémy. Je me permets de te répondre à mon tour, non seulement pour défendre Christian Guémy, mais également pour mettre deux ou trois choses au clair, et enfin parce que, moi aussi, j’aime bien donner des leçons.

Le texte de Christian Guémy est celui d’un artiste qui sait de quoi il parle. Il a fait des graffitis à une époque où cette pratique était limitée à un cercle relativement restreint d’initiés. Il a observé l’évolution de ce mouvement pendant des dizaines d’années, a probablement rencontré un grand nombre de ses acteurs, et sa pratique artistique s’en est toujours inspiré. Le but de ce son article est clair : expliquer que l’engouement pour le « street-art » cache une répression du graffiti, qui est pourtant à l’origine du « street-art ». Il en retrace donc l’histoire, et montre que le « street-art » a dû perdre une bonne partie de ce qui fait du graffiti un mouvement artistique original pour parvenir à cette reconnaissance institutionnelle. Il rend à César ce qui appartient à César.

Ton texte, Stéphanie, est celui d’une journaliste qui du haut de sa petite culture se croit capable de donner des leçons de politique aux artistes qu’elle observe de loin. Ton but n’est pas clair. Dénoncer l’idéologie capitaliste des tagueurs ? Je salue cette initiative originale, mais il va falloir faire mieux que ça.

Christian Guémy ne définit pas assez clairement ce qu’est un graffiti. A sa décharge, il faut bien reconnaître que c’est difficile.  Il a en tout cas bien raison d’affirmer qu’il ne faut pas tout mélanger, aussi, par soucis de clarté, je te propose la définition suivante : un graffiti est une inscription (écriture, dessin, logo, etc.) effectuée volontairement par divers moyens (peinture, gravure, réactions chimiques, etc.) afin de laisser une trace plus ou moins durable sur un support non-destiné à la recevoir, généralement situé dans l’espace public ou semi-public, sans autorisation préalable. Oui c’est long, c’est chiant, c’est décevant, mais au moins on sait de quoi on parle. Note que cette définition ne se prononce pas sur le caractère éventuellement artistique du graffiti, et n’en fait pas non plus une activité fondamentalement illicite.

Seconde précision : dans ce qui suit, j’appelle « tagueurs » ceux que tu appelles graffeurs[1]. Les tagueurs ne préfèrent pas, contrairement à ce que tu affirmes le terme « writing » à celui de « graffiti ». Tu as vu ça dans des documentaires. Les tagueurs français d’aujourd’hui n’emploient pas ce terme. Je doute que grand monde l’ai utilisé en france d’ailleurs, même parmi les anciens. Ceci dit ce terme est joli, je l’aime bien. « Ecrivain » c’est toujours plus sympa que graffeur. Mais ça n’engage que moi, et nous nous contenterons donc ici du terme « tagueur », qui est plus précis que graffeur, en plus d’être couramment utilisé dans le milieu. Les tagueurs font (entre autre) des tags, qui sont des graffitis. Je ne reviens pas sur l’histoire du tag, qui est décrite par Christian Guémy.

Récapitulons. Tu accuses Christian Guémy de réciter la vulgate du milieu, un
discours qui opposerait les gentils vandales et les méchants vendus. Banksy tiendrait le même discours (dans un film), alors qu’il manœuvre en coulisse pour se faire un max de blé. Ce discours serait donc une tarte à la crème qui cache une réalité inavouable : les tagueurs sont des capitalistes en puissance ! Pourquoi pas, après tout c’est une thèse défendable. Le problème c’est qu’en plus de montrer une connaissance particulièrement déficiente de la réalité du graffiti, tu n’apportes aucun argument solide pour soutenir cette thèse.

Attardons-nous un peu sur les prémisses de ton raisonnement. Et si, tout simplement, ces deux artistes étaient honnêtes ? Banksy était déjà très connu avant de sortir son film. A quoi peut bien lui servir la street-credibility ?  C’est pas la « street » qui lui achète ses œuvres. Et Christian Guémy, qui à ce que je sache ne roule pas sur l’or, tu le prends donc pour un imbécile ? Qui sont donc ces anciens graffeurs qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas afin de manipuler les foules ? On veut les noms de ces enfoirés ! As-tu d’autres exemples ? Je sens une pointe de rancœur dans cette accusation. Aurais-tu été bernée ? Tu as cru que Banksy était un vrai rebelle avant de te rendre compte qu’il est bankable ? A moins que tu te sois sentie trompée en regardant son film ? Merde alors.

Cette vulgate du milieu du graffiti, tu ne la connais pas Stéphanie. Tu as lu des livres, vu des reportages, peut-être même as-tu eu un ami ou un petit copain qui faisait des tags, mais ça ne devait pas te passionner. Tu n’es pas allée chercher plus loin. Aussi ton air condescendant est particulièrement malvenu. La culture du graffiti, c’est d’abord une histoire qui fourmille de détails, de personnages, de lieux, d’anecdotes. C’est aussi des techniques qui évoluent, un travail de la lettre original, sans cesse renouvelé, des passions pour les bombes de peintures, pour les encres indélébiles, pour les terrains vagues et les souterrains, pour le milieu ferroviaire, pour les rues de la ville… C’est des rêves, des actions, une addiction à l’adrénaline. C’est encore l’histoire d’une répression politique, policière et judiciaire. Si tu ne t’es jamais vraiment intéressée à ça, tu ne peux pas comprendre le discours des tagueurs, jeunes ou anciens.

Ne t’y trompe pas, je suis le premier à critiquer cette opposition entre « vandale » et « légal » (plutôt que vendu). Pour une raison assez simple : le graffiti légal n’existe pas. Il pourrait exister, si les législateurs en avaient voulu autrement. Mais il s’avère qu’il n’existe pas, puisque le graffiti (tel que je l’ai défini) est criminalisé depuis un certain temps. Certaines choses sont considérées, à tort, comme du « graffiti légal », mais elles n’ont en fait plus grand chose à voir, à part la forme, avec un graffiti. Un gros lettrage bien crade fait par un vandale sur un mur destiné à accueillir ce genre de peinture ne sera jamais un graffiti. Un « tag » sur une toile blanche ne sera jamais un graffiti non-plus. Pour moi Christian Guémy est trop modeste, ses interventions non-autorisées dans la rue sont, à mes yeux des graffitis. Pas la forme de graffiti que je préfère, mais ça reste des graffitis. Ce qu’il arrive à vendre, c’est autre chose. Mais je n’y vois pas vraiment de « récupération » de sa part. Certaines formes de graffiti sont davantage criminalisées que d’autres, et il a bien raison, en tant qu’artiste cherchant à vivre de son travail, de s’être tourné vers une forme de graffiti moins risquée.

Tu fais semblant d’ignorer, à coup de comparaisons foireuses (l’industrie agro-alimentaire comparée au marché de l’art…) que le marché de l’art surfe sur une vague « rebelle » depuis pas mal de temps déjà. Depuis Duchamp l’anticonformisme et la provocation sont devenus presque obligatoires. Rien d’étonnant donc, à ce que Banksy soit dans l’air du temps. Rien d’étonnant non plus à ce que ce marché essaye de vendre des graffitis. Mais il n’y arrivera jamais. Car le graffiti, en tant que tel, n’est pas récupérable. Seuls les graffeurs le sont. Ils peuvent peut-être emporter des bouts de la « culture graffiti » dans les galeries[2], pour la travestir ou tout simplement la faire connaître, mais cette culture reste vivante se perpétue en dehors du marché de l’art.

Venons-en à ton « analyse » socio-politique, sur laquelle tu essayes d’appuyer ta thèse. Car en guise d’arguments, tu n’as en fait rien d’autre que l’image un peu floue que tu te fais des tagueurs et de leurs motivations. Selon toi, le graffiti est façonné par la société de l’image. Soit. Et après ? Rien ne permet d’en conclure que le seul but des tagueurs serait d’être visible et d’avoir son fameux quart d’heure. Cela n’est-il pas vrai de tous les artistes ? Des sportifs ? Des journalistes ? Les réduire à cette seule dimension c’est faire preuve d’étroitesse d’esprit. Tu enfonces des portes ouvertes : nier que la performance fait partie du graffiti serait évidemment ridicule, mais ce n’est pas une raison suffisante pour en faire une valeur cardinale du graffiti. De même, la curiosité, l’esprit d’initiative, la  mise en question des règles, le dépassement de soi, et la capacité à articuler coopération et autonomie, ne sont pas mobilisées dans le graffiti plus qu’ailleurs. Tu nous décris là simplement la société dans laquelle nous vivons, où ces qualités sont effectivement utiles. Mais quand tu affirmes que le graffiti a inventé le marketing viral tu délires complètement.

Tu ne nous explique pas non plus en quoi le graffiti, plus que, par exemple, la consommation de drogue, permet de rompre avec l’ordre familial et scolaire. Quelles sont donc ces règles esthétiques et éthiques familiales et scolaires que le graffiti refuse ? Il faudrait être plus précise. Et où est le rapport avec le capitalisme ? Ceci dit tu n’as pas tout-à-fait tort quand tu parles de pratique initiatique, mais ce n’est là qu’un regard sociologique qui fait semblant d’ignorer que de nombreux adultes s’adonnent à cette pratique. Tu les infantilise, ce qui est insultant. Car c’est bien, semble-t-il, la vision que tu as de ces adultes : des adolescents attardés qui refusent de grandir. Le graffiti c’est pour les mômes, le « street-art » pour les grands. Voilà tout ce que ton article est parvenu à montrer : ton mépris pour les tagueurs.

Nous y voilà Stéphanie, tu n’aimes pas le tag, et c’est ton droit. Mais essaye d’imaginer, au moins une seconde, que ce que tu penses des « street-artistes » que tu apprécies s’applique aussi, et sans doute mieux, aux pauvres attardés qui font des tags à plus de trente piges :

Ils vont dans la rue non parce que c’est illégal, mais parce ça leur plaît, parce que c’est une tribune ouverte à tous, parce que ça met un peu de couleur dans la ville, parce que ça leur offre de rencontrer les passants ou de négocier avec leur environnement visuel, parce que les contraintes de la création in situ les stimulent, parce que le cadre de la toile est trop étroit, parce qu’ils n’ont que faire d’être des professionnels de l’art ou encore parce que les galeries ne veulent pas d’eux.

Je te laisse méditer sur tes propres mots.


[1] Les mots en italique renvoient au vocabulaire qu’emploie Stéphanie Lemoine.
[2] Le graffiti s’invite parfois dans des musées ou des galeries, mais alors il n’est pas désiré, comme par exemple ici.

Christian Guémy, artiste lucide

Christian Guémy, alias C215, a publié sur le site Rue89 un témoignage édifiant sur sa vision du « street-art ». Il y explique avec une grande honnêteté en quoi l’engouement actuel pour ce (soi-disant) mouvement artistique cache un mépris pour ses origines sulfureuses. Pourquoi continue-t-on a envoyer des tagueurs en prison, a les endetter irrémédiablement, tandis qu’on vend « un » Banksy a plus d’un million d’euros ? Pourquoi le graffiti, quel qu’il soit, ne pourra jamais pénétrer dans un musée ou une galerie d’art sans perdre ses qualités essentielles ? Quelques éléments de réponse ici.

Ollivier Pourriol, philosophe en carton

http://www.artchipel.com/post/43643296747/entretien-avec-le-philosophe-ollivier-pourriol

Ollivier Pourriol (OL) répond bêtement à une question stupide : « Le graffiti, art ou vandalisme ? ». Commentaire.

Le problème que pose le graff est celui d’une définition de l’art : est-ce que c’est un contenu ou est-ce que c’est un geste ?

OL, en bon philosophe, cherche à identifier « le problème » philosophique du graffiti. Manque de bol, on a du mal à voir en quoi cette question de la définition de l’art se pose de manière exemplaire dans le cas des graffitis. On peut la poser, certes, mais comme on peut la poser à propos de nombreuses autres objets esthétiques contemporains. Du coup, les considérations qui vont suivre semblent parfaitement générales, et détachées de leur sujet.

C’est un contenu défini par un certain type de geste puisque c’est le résultat d’un mouvement du corps. Mais la question est : « est-ce que ce geste est orienté vers la matière ou orienté vers le spectateur ?,  est-ce que c’est un geste qui vaut par lui-même comme le geste du chanteur qui a déjà du sens pour lui? ». Chanter seul est déjà un plaisir physique et esthétique pour le chanteur lui-même. Les gestes de l’artiste, que la matière soit son corps ou que la matière soit un objet comme pour un peintre, ont déjà un sens plein pour lui-même en dehors de la reconnaissance sociale.

Bref, jusque-là, que du blabla. On s’en branle OL, parle-nous du graffiti.

Le problème que pose le graff est que c’est à la fois un geste qui a un résultat (ça colore une surface, ça se voit), et à la fois c’est sur un support qui n’est pas censé recevoir de l’art. C’est un geste qui est essentiellement transgressif et qui donc court le risque d’être réduit à sa volonté d’impact social.

On rentre dans le vif du sujet. Ok OL, tu as reformulé la question avec des jolis mots de philosophe, on attend ta réponse maintenant.

C’est un geste qui peut être nul esthétiquement et très fort politiquement.

On a un début de réponse : le graffiti peut ne pas être de l’art.

La question est celle du dosage entre cette composante politique (la valeur purement sociale du geste artistique) et la valeur artistique qui, elle, suppose le travail d’une matière.

Et voilà. Le graffiti est, une fois encore, réduit à un objet politico-esthétique. Il faut donc exiger de son auteur une certaine conscience politique pour qu’il puisse être considéré comme un artiste. C’est ce qu’OL va chercher à montrer.

Pour cela il se lance dans un raisonnement pseudo philosophique. Il lui faut d’abord poser que le graffiti peut être un pur acte de rébellion immature et vulgaire. Evidemment, le tag est la figure de ce graffiti apolitique, donc selon lui inesthétique.

Le risque de contradiction qui frappe l’acte du graffeur en plein cœur est d’être un acte purement réactif, de la même manière que le rebelle a besoin de quelque chose contre quoi se rebeller pour exister. Hegel disait que quand on se définit contre son autre, on n’est capable de ne se définir que par son autre. On est  complètement dépendant alors qu’on se croit autonome et rebelle. Quand le graff a pour seule fonction de laisser une trace, de tagguer, l’acte est réduit à une signature. D’une certaine manière, il manque le tableau autour de la signature.

Le tag est d’autant plus méprisable s’il choisit une « surface noble ». Au contraire, il prend tout son sens, et son unique sens, lorsqu’il choisit des supports sans « singularité ».

Cela est d’autant plus vrai si le tag ou le graff viennent se déposer sur une surface noble : tagguer le Parthénon est une dégradation. A l’inverse un tag qui viendrait se déposer sur un bâtiment qui n’a pas de singularité, même si le tag est peu développé esthétiquement vaut comme une dénonciation de la laideur du support. Ainsi, sans être lui-même forcément très beau, il invite à convertir le regard, offre une perspective esthétique sur un objet qui n’est pas fait pour ça. Le geste du graffeur a alors une valeur d’éveil, une valeur sociale, politique et esthétique. Le paradoxe  et la beauté du graff est que sa réussite est définie par son style propre, bien sûr, mais surtout par le support choisi. Le graffeur risque la faute de goût dès le choix du support. En fonction du support, ce sera donc du vandalisme ou une reconversion esthétique.

PO habille ici un argument  incontournable du discours réactionnaire et paternaliste envers les auteurs de graffitis, qui voudrait, pour le dire plus franchement, que le graffiti s’intègre mieux chez les pauvres et dans les poubelles de la ville que dans les beaux quartiers. Chez les riches, c’est une « dégradation », chez les pauvres, il a une « valeur sociale »…

D’ailleurs, c’est bien connu, les pauvres supportent mieux la saleté, les souillures et les agressions. Et ça tombe bien : le tag est une « pollution ». Douce, certes, mais une pollution tout de même.    

Le tag  correspond à ce que Michel Serres dans le Mal propre, appelle la pollution douce. Par opposition à la pollution dure (une marée noire par exemple), la pollution douce est une pollution par les signes, qui peut être désirée, comme lorsque l’on achète un objet de marque : l’objet est signé, ce qui d’une certaine manière le dégrade, mais la signature est désirée. Une montre ne donne pas que l’heure, elle donne aussi sa marque.

D’où la célèbre métaphore du chien qui pisse pour marquer son territoire. Pardon, du tigre. Le tagueur est un tigre ! Woh, ça c’est la classe. Mais un tigre un peu paradoxal : tout en défendant son territoire, il prétend lutter contre la propriété ! Quel con ce tigre !

L’acte de signer un objet est un acte  d’appropriation. De la même manière lorsque le graffeur taggue quelque chose, il s’approprie un espace, comme un tigre pisse à la frontière de son territoire. La dégradation, la signature a pour but essentiel l’appropriation : en polluant, je m’approprie l’objet. Le paradoxe du graffeur, c’est que tout en se prétendant un acte de rébellion contre la propriété (mur public ou mur qui ne lui appartient pas), fait par là un acte d’appropriation par la pollution. En apposant sa marque, il s’approprie l’espace.

Mais alors, comment sortir du paradoxe ? Comment faire du tigre un authentique rebelle ? OL nous propose une réponse inattendue : le tigre doit simplement… réfléchir ! Mais attention, il doit réfléchir très fort, être bien concentré. Grace à la puissance de son cerveau, il est capable de transformer un acte de vandalisme en « acte esthétique ».

Ce qui dépasse le simple acte d’appropriation du graffeur par sa signature, c’est sa réflexion, au sein même de ce paradoxe, sur le support, les matériaux utilisés, l’échelle, la visibilité… Toutes ces modulations, et une réflexion plus globale sur l’intégration et le détournement du lieu investi, enrichissent le graff et le transforment en acte esthétique. La question du support et la question de la propriété sont décisives. Le même acte, selon l’endroit où il est placé, peut ainsi relever du vandalisme ou de l’art.

C’est bien beau tout ça, mais pour le spectateur lambda, comment faire la différence ? Pas de problème rétorque OL, le spectateur voit tout de suite à quoi il a à faire. C’est beau, ou c’est pas beau, pas besoin de chercher midi à quatorze heure.

Il est rarissime d’avoir le sentiment qu’un acte appartienne aux deux. Quand un support est détourné de manière vraiment esthétique, quand le résultat est vraiment beau, personne n’a le sentiment de vandalisme.

D’ailleurs l’artiste graffiti ne peut pas être en même temps un vandale. Cela dépasse l’entendement de ce pauvre OL. L’art est beau. Le vandalisme est violent. Quelle belle leçon de philosophie !

Il est rare que quelqu’un capable de produire de la beauté veuille en même temps produire de la dégradation. La beauté qui dégrade un environnement n’existe pas. Un acte violent ne peut plus être esthétique car un objet d’art doit respecter la liberté de son spectateur, et d’une certaine manière ne pas dépendre de lui. La liberté du spectateur suppose une distance, et ainsi de ne pas être dans un rapport de besoin ou de légalité avec lui : on ne peut pas violenter son spectateur.

Pour parfaire son discours débile, OL va jusqu’à tenter d’expliquer une de ses contradictions les plus flagrantes par un nouveau tour de magie. Si le tigre est capable de transformer par psychokinèse une dégradation en œuvre d’art, le spectateur, de son côté, est capable de transformer la beauté en souillure par la seule force de son regard. Certaines dégradations donnent l’illusion de la beauté, elles trompent le spectateur naïf, mais heureusement OL est là pour rétablir la vérité. Une beauté illégale ne peut pas être vraiment une beauté.

Si quelqu’un est propriétaire d’un mur et que le graffeur vient tagguer son mur, même si le résultat est beau, par le rapport illégal et donc d’agression possible que le graffeur entretient avec son spectateur, il supprime la possibilité du sentiment de beauté. Or dans notre société, le droit de propriété relève de la liberté et est protégé par la loi. Donc si la liberté du propriétaire est violée, même Picasso qui aurait taggué un mur ne pourrait parvenir à faire du beau. Peut-être faut-il alors que le graff ait une dimension éthique pour qu’il ait une valeur esthétique et dépasse le simple vandalisme d’une signature rebelle.

Et voilà le travail. OL aurait pu se contenter déplacer le point d’interrogation de cette fascinante question. Le graffiti ? Art, ou vandalisme. Merci, nous voilà bien avancés.

Critiques d’art, encore un effort !

A propos d’un petit texte de Paul Ardenne intitulé Le street-art, une esthétique contemporaine[1].
Par un modeste écrivain, parmi tant d’autres.

Cette apologie du « street art » est, malgré ses défauts, assez réjouissante. Paul Ardenne [PA dans ce qui suit] y expose sa vision bienveillante et relativement instruite d’une partie importante (ne serait-ce que d’un point de vue quantitatif) de ce qu’on nomme l’art contemporain. Il a bien compris que la (les) pratique(s) du graffiti occupe(nt) une place centrale, si ce n’est essentielle, dans le « street art ». S’il entend utiliser cette expression pour définir un véritable mouvement artistique, dont le manque de cohérence pose selon moi un sérieux problème théorique, on peut  pourtant, je crois, le féliciter de n’avoir pas radicalement distingué les pratiques du graffiti et du « street art », comme le fait la critique réactionnaire, mais au contraire d’avoir fait du « graffeur » la figure principale de son article. Il ne parle pas non-plus de « post-graffiti », comme le fait beaucoup trop rapidement une certaine critique qui se veut compréhensive mais reste prisonnière de nombreux clichés.

Pourtant PA n’a fait que la moitié du chemin. Il ne s’est pas penché d’assez près sur son sujet d’étude. Effrayé, peut-être, par le charme troublant de cette Venus à peine voilée, il n’a pas osé la mettre à nu. Et s’il se fait bien une idée des merveilles qu’il a effleurées il devrait, sans doute, être plus prudent quand il s’agit de les décrire.

Graffiti, politique et … sociologie ?

Ainsi il n’échappe pas à certaines idées reçues, et en particulier à celle qui consiste à réduire les auteurs de graffitis à leur supposée origine sociale. PA insiste beaucoup trop sur ce point pour que cela puisse être considéré comme anecdotique. Attardons-nous donc d’abord là-dessus.

PA, au moment d’énumérer les « lieux privilégiés » du graffiti, croit bon d’ajouter que ceux-ci investissent, dans les villes occidentales, « particulièrement les zones à fort quotient de populations nouvellement immigrées ». Non seulement cette affirmation (discutable) mériterait d’être étayée, mais de plus elle ne permet en aucun cas de conclure, comme le fait implicitement PA, que les auteurs des graffitis appartiennent (principalement) à cette catégorie sociale. Il ne semble pas lui venir à l’esprit, au moment d’écrire ces mots, que les quartiers pauvres ont tout simplement moins de moyens que les quartiers riches pour effacer les graffitis.

Il ajoute quelques lignes plus tard que les graffitis fleurissent dans certains endroits plutôt que dans d’autres parce que, entre autres raisons assez floues[2], « l’évolution de la situation politique ou sociale, locale, presse de s’exprimer des communautés privées de médias de large audience – ainsi de la crise des « cités » en Occident à compter de la fin des années 1970, de la lutte anti-apartheid en Afrique du sud ou encore du désarroi de la jeunesse des pays de l’ex-bloc de l’Est après la chute, en 1991, de l’Union soviétique. »

Ces exemples, qui là encore mériteraient quelques illustrations, sont très marginaux et ne permettent pas d’établir un lien aussi direct entre « la situation politique ou sociale » et la multiplication des graffitis. D’autant plus que ce genre de motivation est, a priori, en contradiction avec le côté « narcissique » de cette pratique que PA souligne ensuite.

Un peu plus loin PA distingue hasardeusement, au détour d’une phrase,  deux sortes de groupes d’auteurs de graffitis : « une équipe de tagueurs (crew) » ou « un groupe délinquant (gang) ». Sans autre explication, cette catégorisation obscure (une « équipe de tagueurs » est, justement, un « groupe délinquant ») ne fait qu’ajouter la mention « délinquant » sur l’étiquette qui comporte déjà « jeune », « pauvre », et « immigré ».

Les graffitis sont l’œuvre d’une « jeunesse mondiale », mais d’abord occidentale, enthousiaste face à l’arrivée sur le marché de la bombe de peinture, medium d’après lui[3] adapté « à son peu de moyens matériels ». Et si les « graffeurs » ne sont pas tous, pour PA, des individus « issus de milieux déshérités », qui connaissent « la discrimination, le mal-logement, la délinquance ou la drogue », on aimerait en savoir plus sur les autres. Mais PA se contente d’enfoncer le clou. L’auteur de graffitis est « le plus souvent, à l’origine, d’extraction populaire », et vit dans un « quartier appauvri sinon stigmatisé ». PA insiste lourdement : les «  premiers graffeurs (…) appartiennent le plus souvent à une frange sociale défavorisée, à une minorité raciale ou un univers à la marge. Leur statut économique et territorial les tient éloignés des élites. »

A la fin du texte, PA en rajoute encore une dernière couche lorsqu’il établit un parallèle entre le « street art » et les « sound systems », apparus dans les 1970 aux Etats-Unis « au sein de communautés jamaïcaines émigrées de fraîche date ».

Esthétique du graffiti ?

Cette insistance sur l’origine sociale du graffiti n’est évidemment pas sans rapports avec les qualités esthétiques que PA lui attribue. Ou plutôt, devrais-je dire, les qualités « politico-esthétiques ».

Ces inscriptions au « caractère visuellement agressif », vues comme des « signes mystérieux aux accents bien souvent cabbalistiques », sont parfumées de saveurs révolutionnaires. Pour PA, qui cite Baudrillard, on assiste à une « véritable insurrection par les signes ». D’où sa légitimation d’un vocabulaire péjoratif et/ou vulgaire, qui se veut transgressif : les graffitis sont des « souillures », des « salissures », et leurs auteurs, qui  déclarent eux-mêmes (selon PA) « pourrir » les murs[4], flirtent logiquement avec le « vandalisme ».

PA pense probablement couper l’herbe sous le pied de la critique réactionnaire en associant « vandalisme » et « esthétique », comme le font certains tagueurs. Il entre ici sur un terrain glissant. Les tagueurs savent de quoi ils parlent. S’ils utilisent ce terme comme un flambeau, c’est avant tout pour distinguer la pratique du graffiti de celle de la fresque murale, sur des supports autorisés, ou tolérés par les autorités. Et a fortiori, pour distinguer le (« vrai ») graffiti de l’art en général, et de l’art contemporain en particulier.

Je crois que la critique d’art n’a pas besoin, et ne doit pas reprendre cette distinction. Le graffiti, si l’on prend ce mot au sérieux, se distingue très bien tout seul de la peinture murale justement parce qu’il va là où il n’est pas désiré. En ce sens, un « graff » réalisé sur un mur destiné à accueillir une peinture murale n’est, par définition, pas un graffiti. C’est, tout au plus, une peinture inspirée par une certaine forme de graffiti, que son auteur soit ou non, par ailleurs, auteur de véritables graffitis. Le mot « graffiti » existe depuis longtemps et décrit très bien ce qu’il désigne, il me semble toujours parfaitement adapté. Il est inutile de l’affubler du ridicule adjectif « vandale », qui non seulement est excessif, mais laisse entendre qu’il existerait un « graffiti légal », oxymore à la mode qui plait beaucoup à ceux qui, justement, ne supportent pas les graffitis.

Pour PA, l’auteur de graffitis est un « activiste », un « dissident » désobéissant. A tel point qu’on se demande en quoi consiste la qualité  « poétique ou esthétique » qui se cache derrière cette « posture sociopolitique ». Ce mélange entre politique et esthétique est assez éloigné de la réalité, et me paraît préjudiciable pour les artistes que PA cherche à défendre. Il devrait être facile, pour un historien de l’art, de souligner les qualités proprement esthétiques de leurs travaux (je pense en particulier au travail calligraphique et typographique, qui doit littéralement crever les yeux de PA puisqu’il n’est pas abordé). PA nous parle d’aspects certes souvent ignorés de la pratique du graffiti, comme son rapport au corps et son penchant pour l’exploration urbaine, mais son enthousiasme force le trait de ce dessin grossier, le poussant à la limite de la caricature. Ainsi cette envolée sartrienne, qui touche pourtant un aspect essentiel des pratiques du graffiti, peut paraître parfaitement absurde : « Le graffe, en tant que forme, y est le signe d’une méthode et d’un vouloir-vivre qui impliquent un type de vie créatrice spécifique, dédié à l’asphalte des rues comme au béton et au verre des façades. L’urban painting, à sa manière, est bien un humanisme. » Une chose est sure, le tagueur d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec l’existentialisme !

L’avenir du graffiti

Le graffiti s’inscrit non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Il a une histoire qui mérite d’être étudiée par les critiques d’art, et qui joue un rôle très important pour les auteurs des graffitis. Nombreux sont ceux qui finissent par devenir de véritables historiens du graffiti local, voire des archivistes très consciencieux. Si les tags finissent par s’effacer, la mémoire des acteurs est particulièrement vive, aidée par la photographie et, désormais, l’informatique.

Faut-il s’étonner du fait que PA ne cite que des auteurs américains des années 70/80, dont il a probablement entendu parler dans des livres ? Qu’en est-il des auteurs français ? Le seul cité est un illustre inconnu, dont la principale trace est une vidéo diffusée sur le web. PA serait-il aveugle aux graffitis qui se trouvent en bas de chez lui ? N’a-t-il, en fait, jamais pris la peine de s’intéresser à ce qui anime les murs qu’il croise tous les jours ?

Aux yeux de PA il ne faut pas reprocher aux rares « street artistes » qui intègrent le « circuit économique établi » une quelconque compromission. Loin de moi l’idée de les accuser de « collaboration avec l’ennemi ». Je ne sais pas qui sont « les street artistes » en question, mais si je dois reconnaître que ce qu’ils font dans les galeries d’art m’indiffère, je ne pense pas pour autant qu’il trahissent quoi que ce soit. Cependant il existe bien un usage illégitime de tout un vocabulaire provenant du graffiti, qui tend à faire perdre son sens à ce mot. Ainsi, par exemple, intituler une exposition de toiles (médiocres, mais ce n’est pas le sujet) « Tag au Grand Palais » est parfaitement illégitime, et il s’agit bien là, de l’aveu même de nombreux participants à cette exposition, d’une opération strictement commerciale.

PA est conscient de certains abus. «  Le compromis, a priori, n’est pas inscrit dans les gênes de ce type de création. » Qu’il se rassure : le graffiti ne peut en aucun cas « se compromettre ».  Malgré l’influence qu’il peut avoir dans la publicité (par exemple), il est irrécupérable en tant que tel. Il restera encore longtemps chassé, caché, méprisé ou ignoré. Il n’a pas besoin des critiques d’art, c’est les critiques d’art qui ont besoin de lui. Car il est vrai qu’il anime, aujourd’hui, une œuvre vivante, collective, et « planétaire ».


[1] Mis en ligne sur son blog le 07/03/2013 : http://paulardenne.files.wordpress.com/2013/03/art3-1-2.pdf

[2] PA nous donne également deux autres « explications » : la  quantité de « lieux libres d’accès », et un « engouement local pour le street art ».

[3] Sur ce point il faut préciser que le prix des bombes de peinture aérosol a beaucoup baissé au cours de ces vingt dernières années, avec l’apparition d’un marché spécialisé. Mais les pionniers des années 70 n’ont pas pu profiter de ce prix, qui reste relativement élevé. Le vol des bombes de peintures a longtemps été  (et est encore dans une certaine mesure) incontournable pour de nombreux auteurs de graffitis.

[4] PA, pour coller à son champ lexical, choisi ici un verbe peu employé par les auteurs de graffitis. Il aurait pu relever d’autres termes, plus fréquents et tout aussi imagés, dont se servent parfois les tagueurs pour qualifier leurs actions : « déchirer », « défoncer », « retourner », « arracher », « éclater », « fumer », « tuer », etc.  Quoi qu’il en soit ce vocabulaire métaphorique est, à mon sens, peu adapté au projet d’établir une esthétique du graffiti.

« Lutte anti-graffiti » et pseudo-journalisme

Réaction à quelques articles publiés sur le site internet du journal Le parisien.

Ces articles ne contiennent strictement aucune information intéressante, mais sont assez symptomatiques de certaines dérives de la presse. L’immense majorité des articles sur le même sujet publiés dans les journaux à destination du grand public sont construits de manière similaire au premier (voir ci-dessous). Au-delà du problème de la « lutte anti-graffiti », il me semble que la critique que je propose ici peut être généralisée à l’ensemble d’un pseudo-journalisme de relations publiques qui occupe une place assez importante dans les médias.

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